Wolbachia, une bactérie à l’assaut de la dengue, « Cafat / santé « LNC 15.04.2019

Wolbachia, une bactérie à l’assaut de la dengue, « Cafat / santé « LNC 15.04.2019

A quelques mois du lancement du World Mosquito Program, qui prévoit de libérer dans la capitale des moustiques porteurs de la Wolbachia, les équipes de l’Institut Pasteur entament la dernière ligne droite. Ils s’assurent que la bactérie implantée dans les moustiques bloque bien le virus de la dengue, du Zika et du Chikungunya. Objectif : réduire les épidémies.Les yeux rivés sur son microscope, Jordane Tutagata, technicien en entomologie, mesure une par une des ailes de moustiques. 3,320 millimètres, affiche l’image à l’écran. « J’en ai 240 à faire comme ça », sourit le jeune homme. Dans le laboratoire de l’Institut Pasteur de Nouvelle-Calédonie (IPNC), l’élevage d’Aedes aegypti en captivité est scruté à la loupe : du stade larvaire dans des boîtes en plastique, à l’âge adulte, en passant par le stade nymphal dans des petites cages pouvant contenir 1 000 à 1 300 individus. Mais ce n’est pas n’importe quel moustique que l’on élève là, avec beaucoup de soins. Celui-ci est porteur de la désormais célèbre bactérie répondant au nom de Wolbachia, une petite merveille de la nature, inoffensive pour l’homme, mais fatale pour le virus de la dengue, du Zika et du Chikungunya. Car il s’agit bien de transmettre cette bactérie à l’ensemble de la population de moustiques « nouméens » afin de réduire les épidémies d’arbovirose. Face à des niveaux de résistance sans précédent à la deltamétrine (lire repères), l’enjeu de santé publique qui pèse sur le World Mosquito Program est de taille.Depuis la signature le 5 mars 2018 de la convention entre la ville de Nouméa, le gouvernement via la Dass, l’IPNC et l’université de Monash (Australie), à l’origine des premières injections de la bactérie dans l’Aedes, les équipes de l’IPNC ont croisé progressivement ces moustiques porteurs de Wolbachia avec des moustiques non porteurs, permettant ainsi la transmission à la descendance. « La bactérie se transmet ainsi de génération en génération. Ces croisements permettent également d’avoir un moustique semblable à celui du terrain » , développe Nicolas Pocquet, entomologiste de l’IPNC. En parallèle des tests de « fitness » sont menés. Ils permettent de mesurer les « traits d’histoire de vie » (fécondité, fertilité et longévité) de l’insecte et de s’assurer de sa « capacité d’installation » dans la capitale. D’où les mesures des ailes, indicateur d’une bonne alimentation au stade larvaire et donc d’une bonne santé. Mais les techniciens veillent aussi au nombre d’oeufs pondus par les femelles, leur pourcentage d’éclosion, leur alimentation ou leur durée de vie. Vient ensuite la phase « compétence vectorielle » avant de passer à l’élevage de masse. Dirigée par Myrielle Dupont-Rouzeyrol, l’unité de recherche « dengue et arboviroses » s’assure que la souche porteuse bloque bien la réplication (reproduction) des trois virus. « Si les tests sont concluants, on pourra obtenir alors les autorisations pour les lâchers » indique Nicolas Pocquet.DÉMARCHE TRANSPARENTERestera enfin le feu vert de la population, condition sine qua non à la mise en liberté de ces moustiques, dans une démarche qui se veut « transparente » (lire repères). Le cas échéant, le programme prévoit un démarrage dès juillet. Le mode opératoire ? Une petite boîte contenant 150 moustiques (mâles et femelles) sera ouverte chaque semaine sur 3 500 points de la capitale en l’espace de six mois. Ce qui représente environ trois Aedes par logement.Et pour vérifier le déploiement de la bactérie dans la population de moustiques, 230 pièges seront également répartis sur toute la capitale. « L’idée c’est d’avoir un pourcentage d’infection entre 80 et 100 % chez les moustiques porteurs de la bactérie », résume l’entomologiste. En fonction des premiers résultats, la « lutte biologique » affinera sa stratégie.« Les croisements permettent d’avoir un moustique semblable à celui du terrain. »« Ce qui se passe à Nouméa va être une vitrine extraordinaire »L’opération d’éradication de la dengue qui débutera au mois de juillet est scrutée avec attention depuis l’Institut Pasteur de Paris. Pour la responsable de l’Unité des insectes vecteurs, cette entreprise pourrait marquer le début d’une nouvelle ère dans le Pacifique en matière de lutte contre cette maladie.Ils sont quelques-uns dans le monde à scruter avec attention le programme de lutte contre la dengue dans lequel s’est engagée la Nouvelle-Calédonie. Parmi ces observateurs avertis, Anna-Bella Failloux, responsable de l’Unité arbovirus et insectes vecteurs, de l’Institut Pasteur, à Paris. Cette entomologiste, spécialiste de la transmission des virus par les insectes, fonde de grands espoirs sur l’introduction massive en Calédonie de moustiques infectés par la bactérie Wolbachia, cette dernière ayant, comme on le sait aujourd’hui, la faculté de rendre le moustique Aedes aegypti incapable de transmettre le virus de la dengue.Polynésienne originaire de Tahiti, Anna-Bella a non seulement les yeux de Chimène pour le Pacifique Sud mais, surtout, pense qu’un pas important dans l’éradication de la maladie, qui a touché 2 087 personnes en 2018 en Calédonie, peut être franchi grâce à l’expérience calédonienne.LES COMPÉTENCES ET LE SAVOIR FAIRE À NOUMÉA« Jusqu’à présent, on traitait le problème de la dengue par des épandages d’insecticide en période d’épidémie et par un travail d’éducation sanitaire au long cours le reste de l’année. Or, non seulement le moustique a développé une résistance à la seule molécule dont la loi autorise l’usage, mais la prévention ne permet pas d’éradiquer la maladie » , déplore l’entomologiste. Si l’on ajoute à ce constat l’inefficacité des traitements et l’absence de vaccin éprouvé, ne restait qu’une solution : « travailler sur le moustique ». C’est exactement la voie qu’ont choisi la mairie de Nouméa et la direction des affaires sanitaires et sociales (DASS), épaulées par l’antenne calédonienne de l’Institut Pasteur, qui s’est inspirée d’une précédente expérience océanienne. « Wolbachia, c’est une découverte que l’on doit aux Australiens (l’université de Monash, Ndlr), rappelle en effet Anna-Bella Failloux. Ils ont réussi, après des milliers de tentatives, à injecter la bactérie dans le moustique. » L’opération a donné des résultats extrêmement intéressants sur le territoire de la commune d’Innisfail, dans le Queensland, en 2018.En Calédonie, les moustiques porteurs de Wolbachia, introduits en nombre à partir du mois de juillet, devraient peu à peu transmettre la bactérie en s’accouplant, jusqu’à rendre quasi inoffensive la population nouméenne d’Aedes Aegypti. Les moustiques seront certes toujours là, continueront de piquer, mais ne seront pas porteurs du virus tant redouté. L’expérience passionne la chercheuse, qui en souligne au passage la grande technicité : « Pour être efficace, il faut mettre en route de véritables usines à moustiques, ce qui demande des moyens importants et un grand savoir-faire » , note-t-elle. L’entomologiste se montre toutefois confiante dans les capacités locales : « Nous observons le déroulement du programme et sommes prêts à apporter notre soutien scientifique si nécessaire, mais nous n’allons surtout pas prendre leur place. Les compétences nécessaires pour mener à bien cette opération sont aujourd’hui à Nouméa » , insiste Anna-Bella Failloux. Du côté de l’Unité arbovirus et insectes vecteurs de l’Institut Pasteur, on imagine déjà les retombées de l’opération calédonienne. « Ce qui se passe à Nouméa va être une vitrine extraordinaire pour ce type d’opération et la mise en oeuvre de cette technique. Et la réussite de l’opération permettra d’envisager d’étendre le protocole à d’autres îles du Pacifique, qui présentent aujourd’hui des problématiques similaires. »« La réussite de l’opération permettra d’envisager d’étendre le protocole à d’autres îles du Pacifique. »

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